samedi 25 août 2012

Darbareye Elly



2009
Alias: À propos d'Elly

Alias: About Elly


Cinéaste:
Asghar Farhadi
Comédiens:
Merila Zare'i - Peyman Moaadi -Shahab Hosseini - Mani Haghighi -Taraneh Alidoosti -Golshifteh Farahani

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Le doute n'est plus permis : "A propos d'Elly" est le troisième film d'Asghar Farhadi que je vois après "Une séparation" et "Les enfants de Belle Ville" et il corrobore le fait que le cinéaste est extrêmement doué, un artiste de premier plan, un maître dans l'art narratif cinématographique.

Taraneh Alidoosti:

Sur les deux premiers films que j'ai vus, j'avais été frappé par la progression implacable (un terme qui revient souvent avec ces scenarii) du récit, ce cheminement kafkaïen que suivaient sans contrôle les personnages, enchaînés à un destin merdique. Il y avait dans cet horizon cloisonné un arrière-goût de film noir où la lourdeur de l'administration et/ou de la tradition clouait les personnages sur cette pente funeste.

"A propos d'Elly" est à bien y regarder pourvu de différences assez marquées sur ces points. On ne retrouve cet acharnement des évènements contraires que sur la dernière demi-heure (le film dure presque deux heures). Tout le reste du film se consacre à dépeindre par le menu la déliquescence des apparences d'un groupe d'amis étudiants en week-end dans une villa de bord de mer. Une invitée disparait. L'on pense qu'elle s'est noyée en voulant sauver un enfant.

Shahab Hosseini:

Mais des questions surgissent, des jugements, de la violence et les rapports véritables sous-jacents dans la société iranienne entre hommes et femmes émergent très progressivement, de plus en plus opposés. Peu à peu, l'exclusion et la différence se font jour, les rapports se durcissent et ceux que l'on croyait ouverts, heureux, ces intellectuels modernes que l'on aurait pu croire sortis d'un film de Woody Allen laissent craqueler le vernis des faux-semblants. L'angoisse et les interrogations sans réponse suscitées par la disparition d'Elly font poindre la violence sociale des hommes envers les femmes. Les rires, les danses, les youyous décontractés s'évanouissent, les regards se tordent de trouille et les voix crient de plus en plus, chacun cherche à fuir ses responsabilités, des coupables chez l'autre. Finalement des poings s'abattent.

Je ne sais pas ce qui est le plus formidable dans ce film de la tension? Est-ce cette incroyable capacité d'écriture, tellement finement ciselée qu'on est pris à la gorge par le récit et emporté avec une rare maitrise par ce flot d'angoisse? Est-ce la mise en scène très intelligente, contrôlée, pleine de contraste entre les coupures, les saccades et les longs plans, les changements de rythme, de mouvements? Ou bien est-ce cette direction d'acteurs toujours aussi excellente, d'un réalisme époustouflant?

Golshifteh Farahani:

Quoiqu'il en soit, on a la sensation d'être devant un chef d’œuvre pictural, sur lequel on voit posé le travail minutieux de l'artiste qui a porté mille détails à notre attention, mille petites touches de peinture d'une extrême méticulosité, pleins de nuances, afin d'accéder à la reproduction du réel, pour mieux ravir les spectateurs, leurs émotions, leurs pensées. Il y a du Hitchcock chez Farhadi, une maestria dans la conduite de la narration qui permet une manipulation du public.

On sort toujours estomaqué par la violence qui subissent les personnages et tendu par ce récit haletant. On ne peut pas parler de suspense, ce n'est pas le mot, on se doute qu'Elly est morte noyée, cela ne situe pas à ce niveau de lecture, on est juste pris dans un étau qui ne se desserre jamais, dans lequel les femmes et les hommes -mais les femmes plus que les hommes- semblent écrasés en permanence.

La démonstration est stupéfiante. Comment peut-on avoir le choix, être libre dans une société pareille? Comment peut-on exister dans cet Iran mortifère? C'est un film qui montre une société épouvantablement dure et sèche. Du bois mort.

Peyman Moadi:


Avec ce nombre relativement important de personnages réunis dans une sorte de "Huis-clos" en bord de mer, on peut en effet songer à une pièce de théâtre et plus particulièrement à celle de Sartre. Les thèmes existentialistes sont interrogés.

Le fait de retrouver beaucoup de comédiens vus sur d'autres films de Farhadi me fait penser à une troupe de théâtre. La précision de leurs jeux et la part d'improvisation qu'ils semblent s'accorder, la belle liberté que le cinéaste leur laisse pour rester dans leurs personnages donne le sentiment très net d'être devant un ouvrage collectif, bâti laborieusement à plusieurs, d'essence théâtral mais filmé avec brio.

Ne nous méprenons pas : l'objet cinématographique est bel et bien là. La qualité des prises de vue, l'intelligence et la variété des cadrages, le sens évident de cette mise en scène, en permanence contrôlée, ajustée, jouet d'une réflexion claire et nette ne laisse place à aucun doute là-dessus : c'est un très grand film, la création d'un grand maître du cinéma de la tension et de la violence.

Ra'na Azadivar et Ahmad Mehranfar:

J'ai songé également à Haneke, par la bande sans doute, par le malaise ressenti, notamment à "Funny Games", cet étouffement qui vous prend petit à petit et ne vous lâche pas. Je ne vous cache pas qu'on ne sort pas tout à fait frais comme un gardon de ce genre de film, on est choqué. Cela ne se dissipe qu'avec difficulté. Le film est si bien construit qu'il est impossible de s'en sortir indemne. Et pourquoi devrait-on sortir de la séance sans dommage? Farhadi nous a tellement impliqué dans l'histoire qu'on n'a pas spécialement envie de prendre cette histoire à la légère et de s'en détacher comme un rien.

jeudi 23 août 2012

Lola



1961

Cinéaste:Jacques Demy
Comédiens:Anouk Aimée -Jacques Harden -Alan Scott -Marc Michel

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Vu en salle




Quelques souvenirs lointains de "Peau d’âne" et d'extraits de "demoiselles" ou de "parapluies" par-ci, par-là : voilà une connaissance bien fluette et parcellaire du cinéma de Jacques Demy. Aussi cette ressortie en salle, suite à la restauration du film, est-elle une occasion rêvée pour faire véritablement connaissance avec ce réalisateur. C'est en tout cas dans cet état d'esprit que je suis allé me réfugier dans la salle de l'Utopia de Montpellier (la canicule m'accule).

Et je crois bien que j'ai pris une claque. Je suis sorti abasourdi, ne sachant expliquer à ma femme tout ce qui se mélangeait dans ma tête, ces sensations, cette beauté, cette profondeur. Le sentiment général aurait pu être traduit par une phrase évoquant le trouble que l'on ressent devant une œuvre majeure pas digérée, trop grande pour soi. Il aurait été question de temps de réflexion, d'adaptation... je ne sais pas. Je crois que je lui ai bafouillé que j'étais sous le choc d'avoir vu un grand film sans savoir pourquoi encore.

Je suis entré dans le film avec beaucoup de facilité, tout de suite charmé par la thématique très "Nouvelle Vague" de l'ennui, de cette jeunesse qui s'emmerde, désœuvrée, sans ligne directrice bien établie. Cela correspond bien à cette France d'avant 68.

Pourtant un souffle de vie intense ne cesse d’ébouriffer le spectateur, pas uniquement grâce au personnage de Lola, très exubérante et prodigue en sourires, rires et joie communicatifs, mais bien par le ton que prend le film tout le long de son récit, un dynamisme, une ouverture vers les promesses du monde à portée de bateaux pour Amsterdam, Marseille, Johannesburg ou les îles lointaines. Le destin des personnages n'est pas fermé, toute sorte de solution s'offrant sans cesse avec une vivacité et une intensité qui transfigurent les aléas de la vie en autant de pages qui finissent toujours par se tourner.

La mélancolie, la tristesse de perdre un ami, un amour sont là bien présentes. Le désespoir de Lola, la peur d'oublier, la peur de rester seule ou celle de ne plus revoir un fils disparu ne sont pas réduits à d'innocents malentendus, ils expriment bel et bien des souffrances réelles et conscientes mais la foultitude d'opportunités et un indécrottable optimisme permettent aux personnages de tenir, d'attendre, de s'adapter, de trouver des échappatoires, en espérant que le destin devienne un peu plus clément. Lola fait un peu la pute avec Frankie qui lui rappelle son mari Michel, la mère de Michel peint des marines, Madame Desnoyers se laisse à envisager un nouvel amour, sa fille Cécile se découvre des sensations fortes à la fête foraine avec Frankie, chacun se démerde comme il peut pour que la vie lui sourit tout de même. Il est vrai qu'à l'époque on peut perdre son boulot et en avoir rien à foutre. Tranquille.

Jacques Demy pour mettre autant de vie utilise à la perfection le cinémascope avec le concours du chef opérateur Raoul Coutard. Je sais bien que ce terme de "perfection" peut apparaitre un brin galvaudé et utilisé à tort ou à travers mais ici, je suis très conscient du sens élevé que je donne au vocable. En effet, c'est peut-être même ce qui m'a le plus estomaqué, cette incroyable capacité à utiliser ce cadre, cet horizon. Surtout dans les intérieurs, Demy exploite à merveille toute l'étendue du cadre et parvient à faire bouger ses personnages dans cet espace restreint avec une délicatesse et peut-être même une certaine élégance qui laisse deviner son goût pour la chorégraphie.

A part un très court moment chanté, le film n'a rien à voir avec une comédie musicale, pourtant, de ces mouvements perpétuels auxquels se livrent les comédiens dans ce superbe cinémascope, semble se dessiner une farandole incessante, à la fois douce et sensuelle. Pas de doute, la vie insufflée vient de cette danse implicite. Magique.

Évidemment, il se dégage de cette mise en scène une grande force, comme si les comédiens n'étaient pas enfermés dans le cadre et pouvaient à tout instant se permettre d'élargir encore l'espace, d'en casser les limites. Leurs personnages en sortent grandioses, capables de briser les douleurs existentielles, de les apprivoiser, de les mater, comme on dompte des bêtes féroces, par la seule force de la volonté. Les personnages de Demy virevoltent entre bonheur et tristesse, entre euphorie et déprime, mais l'élan dans lequel ils sont tous pris est un courant tellement puissant qu'il parait impossible de les stopper. Rien n'apparait vraiment grave. Avec la légèreté d'un pas de danse, pas pour oublier mais pour la beauté du geste et la paix de l'âme.

Au milieu de tous ces personnages, Lola (Anouk Aimée) semble être a priori la pierre angulaire mais rien n'est moins sûr car tout repose en fait sur le retour hypothétique de Michel. Reste que Demy donne son prénom au titre, reste encore que les regards sont irrésistiblement attirés par ce soleil dévorant l'attention. Lola es une danseuse douce, riante, rêveuse et plutôt honnête. Malgré cette fidélité, au moins au souvenir de son mari, elle exprime une très grande liberté, avec ce qu'il faut de fierté bien placée. Voilà un personnage assez moderne finalement! Je pense tout de même que le côté frivole et un peu nunuche qu'elle arbore faussement par instants, dans sa façon de s'exprimer, mais tellement proche des attitudes très sexuelles de l'époque (type Brigitte Bardot ou Mireille Darc) pourrait irriter certains. A n'en point douter, c'est que le personnage de Lola sait qu'elle est belle, qu'elle irradie de sensualité. Elle joue un rôle qui lui plait, il lui permet de cacher à peu près la douleur que lui inflige l'absence de Michel. Cette posture lui assure aussi de garder la tête haute et l'espoir.

Film sur l'amour, film sur l'espérance, film sur la vie, j'ai bien peur de ne pas en avoir suffisamment dit pour donner réellement la mesure de ce qu'il raconte de profond et de précieux. Sans doute faut-il que je le laisse m'imprégner un peu plus, que je le revois pour bien en apprivoiser toutes les facettes?

Mini trombi:
Marc Michel:

Jacques Harden:

Alan Scott:

Elina Labourdette:

Annie Duperoux:

Catherine Lutz:

Margo Lion:

Starbuck



2011

Cinéaste:Ken Scott
Comédiens:Patrick Huard -Julie LeBreton -Antoine Bertrand -Catherine De Sève -Igor Ovadis -Sarah-Jeanne Labrosse

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Vu en salle



Je ne savais rien, pratiquement rien de ce film, si ce n'est qu'il s'agit d'une comédie québécoise sur la question de la paternité pour les donneurs de sperme. Avec la canicule qui frappe en ce moment, je serais aller voir n'importe quel film pour être au frais. Et je n'ai pas vu n'importe quoi, mais un bon petit film.

Certes, ce n'est pas très drôle, pas de quoi se plier en deux de rire mais un certain soin est pris à trousser une histoire qui tienne debout et somme toute émouvante.

Surtout l'acteur principal, Patrick Huard, me fait une très grande impression. Si je devais retenir une bonne raison de voir ce film, je citerais volontiers la superbe scène qu'il partage avec Igor Ovadis. Émouvante. Les deux comédiens font une jolie démonstration, pleine de rigueur et d'acuité. Dans l'ensemble, tous les autres acteurs sont d'ailleurs très bons.

Si l'histoire est attirante et lance parfaitement la réflexion sur la paternité, je ne suis pas véritablement sûr qu'il y réponde avec une grande finesse. On est plus dans l'anecdote qu'autre chose, on fait appel au cœur plus qu'au cerveau. Cela un peu léger de déclarer qu'un donneur peut se sentir investi du rôle protecteur de paternel pour chaque enfant procréé grâce à son legs. L'idée donne une sorte de conte, joli, tendre mais il est difficile d'aller au delà, d'en tirer un quelconque enseignement sur le sujet. Comme je disais, cela permet de commencer à réfléchir sur cette question mais en aucun cas d'y élaborer de vraies réponses.

Cette aimable petite comédie de mœurs me donne l'occasion également de pénétrer un peu plus le cinéma francophone nord-américain, ce qui n'est pas pour moi de l'ordre de l'habitude, tant il se fait encore trop rare dans les salles européennes. Agréable, mais sans plus, à voir pour les acteurs et pour se laisser bercer par la tendresse des personnages.
Mini trombi:
Antoine Bertrand:

Julie LeBreton:

mardi 21 août 2012

Shah-re ziba



2004
Alias: Les enfants de Belle Ville

Alias: The beautiful city

Cinéaste:Asghar Farhadi
Comédiens:
Babak Ansari -Faramarz Gharibian -Ahu Kheradmand -Hossein Farzi-Zadeh -Taraneh Alidoosti

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Notice Jack Sullivan

Vu en salle

De Farhadi, je n'ai vu que le formidable "Une séparation", marquant coup de poing kafkaïen dans un Iran étouffant où les rapports humains sont déchiquetés par la machine politico-religieuse qui enserre toute la société.

Et en découvrant cette œuvre précédente, les similarités dans l'écriture comme dans la thématique, me sautent au cervelet. Surtout cette capacité que Farhadi a de mettre en place très progressivement mais avec une redoutable implacabilité les rouages insensibles d'une machinerie politique et sociale qui parait à mes yeux gigantesques comme insensés. Si j'avais un seul argument à faire valoir pour promouvoir l’œuvre de ce cinéaste, c'est bel et bien cette qualité d'écriture qui me stupéfait une nouvelle fois.

De même que sur "Une séparation" je suis également cueilli par l'interprétation. Je serai un poil moins enthousiaste pour Babak Ansari qui laisse paraitre les défauts de sa jeunesse en quelques traits simplistes ou trop appuyés.

Mais Taraneh Alidoosti, éblouissante de détermination, de beauté face à l'horreur de sa situation, sait aussi accepter un amour naissant avec beaucoup de naturel et de charme. Elle est remarquablement précise, toujours très équilibrée.

Faramarz Gharibian, un acteur dont le rôle est ô combien périlleux à maintenir dans des tonalités crédibles, s'en sort plus que haut la main. Cet acteur, aux faux airs de "vieux" Cary Grant, laisse passer énormément de douleur et de réflexions pénibles dans son regard, tout en faisant montre d'une judicieuse économie expressive. Épatante découverte, la plus explosive pour ma part sur ce film.

L'histoire est une tragédie de l'absurdité dans laquelle le quotidien dans l'Iran actuel peut se fourvoyer, à cause du poids jamais chancelant d'un régime très encadré et cloisonné. Le droit islamique (ici plutôt la loi du Talion, suivie à la lettre) maintient des logiques sociales et religieuses ineptes qui produisent des situations inextricables. L'absurde poussé jusqu'à son extrême logique peut amener les hommes à se comporter de manière aussi affreusement imbécile. Pourtant, la situation s'envenime d'elle même, sans que l'on puisse suggérer que Farhadi critique la religion, le régime politique ou la tradition en général. Au contraire, l'imam du quartier parait le seul à faire preuve d'ouverture d'esprit et de tolérance, fermant les yeux sur le blasphème proféré par un père en deuil, ivre et torturé de douleur d'avoir perdu sa fille. C'est bien l'enchainement des situations qui produit une violence incroyable, cette évolution étant parfaitement logique. Inattaquable, encore une fois, Farhadi évite tous les écueils de critique morale possible. Il ne fait que raconter une histoire, sans juger ni des uns, ni des autres, ni même du système politique à l'origine de tous ces troubles. Au public de faire la part des choses et des liens entre causes et effets.

Afin d'éviter la mort d'un être cher, on en vient à détruire les sentiments personnels et intimes les plus profonds, la moindre des libertés, celle d'aimer. Dès lors, rien d'étonnant à ce qu'un personnage qui avait semblé plein d'attention et de sensibilité, un éducateur dans une prison pour jeunes, conciliant et compréhensif, en vienne à tirer les conclusions les plus rétrogrades de cette histoire écœurante : le sacrifice est la solution inéluctable.

Comme dans "Une séparation", la société semble rivetée, emmurée dans un ensemble de brutalités permanentes auxquelles il est difficile d'échapper. Pour les femmes, nulle possibilité d'éviter quoique ce soit : une vie de femme vaut la moitié de celle d'un homme, cela met la barre très bas par conséquent.

Étouffant, le scénario ne nous épargne pas grand chose. A chaque moment où les personnages croient sortir la tête de l'eau, un évènement vient la leur remettre dans le seau. Cette impuissance est soulignée par la force de conviction de Al'a (Babak Ansari) qu'il parvient à insuffler à Firoozeh (Taraneh Alidoosti). Cette ténacité, cette abnégation constamment éreintées par les circonstances contraires incitent à classer ce film parmi les films noirs modernes. En effet, rien n'est épargné à ces deux héros en quête de survie. A chaque étapes que l'on croit décisive vers la réussite, la laborieuse construction s'écroule, jusqu'à cette voie sans issue qu'il semble impossible d'éviter.

Encore un coup de massue sur la tête, pour les personnages, comme pour le public. Je suis très heureux d'avoir découvert ce cinéaste. Il est foutrement efficace, son cinéma est redoutable, d'une puissance rare.

lundi 20 août 2012

Les compagnons de la marguerite



1967
Alias: Order of the Daisy


Cinéaste:Jean-Pierre Mocky
Comédiens:
Claude Rich -Michel Serrault -Francis Blanche -Paola Pitagora

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Vu en dvd


Jean-Pierre Mocky est un mystère. Cela fait plus de 20 ans que je loue son œuvre sans parvenir à savoir pourquoi, ni à formuler un début de commencement d'argument en faveur d'une éventuelle explication. Ce cinéma de funambule danse dangereusement sur un fil ténu entre le précipice du grotesque et l'abîme du malhabile. Peut-être que la question qui me taraude le plus l'esprit à son sujet est celle de savoir si tout ce qu'il produit bon an mal an est créé en toute connaissance de cause, en toute conscience ou est le fruit d'un heureux hasard. J'avoue que j'ai du mal à croire à la dernière option mais qu'elle me tente irrésistiblement, car sa filmographie livre un pavet à la fois énorme et difforme. C'est bien entendu cette difformité qui me harcèle l'esprit. D'où vient cette hétérogénéité?

Mais comme je n'aurai pas de réponse avant longtemps mieux vaut profiter de ses œuvres réussies. En attendant, ces "compagnons de la marguerite" font partie de ses ouvrages bien pensés, bien ficelés, exposés au regard amoureux d'un public, prêt à voir un spectacle délicat, tendre et rieur, non dénué de cette espèce d'esprit ricaneur qu'ont les gamins sur le point de faire une farce.

C'est une comédie plutôt domestique. J'entends par là qu'on a connu la verve de Mocky beaucoup plus féroce. Ici, rien de bien méchant. On pourrait sans doute conseiller ce film à qui n'a jamais vu de films du cinéaste pour qu'il se laisse apprivoisé en douceur par ce style inimité, fait de bons mots plus ou moins drôles, de comédiens complètement libres, de direction assistée un peu rigide en apparence, de troublantes poses, de caméra fixée comme à la hâte, de cette effervescence si caractéristique qui fait songer à l'improvisation du vidéaste amateur.

Mais comment fait-il pour retomber toujours sur ses pattes, cet animal? Car sur ces compagnons, comme sur beaucoup de ses films, il se dégage une poésie incroyable, une caresse, un velouté, comme si ses films racontaient une réalité par le biais d'un conte de fées. Ses films marchent dans les nuages, chatouillent la lune. C'est sans doute ce semblant d'artifice, cet aspect un poil factice qui orientent ses films vers une voie un peu parallèle.

Pourtant Mocky part d'un principe. Toujours. Ici, les compagnons de la marguerite interrogent l'essence même du couple. Nous sommes en 1967 et dans la France gaullienne, l'idée du mariage indéboulonnable est encore ancrée dans la vieille pierre comme le béton moderne. De façon amusante et décontractée, Matouzec, dit 'Matou' (Claude Rich) et ses co-religionnaires promulguent un autre système que le divorce pour résoudre les problèmes d'entente conjugale. Il ne s'agit pas encore des problèmes sexuels au sein du couple qui seront abordés dans "L'étalon". Ici, seuls les atomes crochus, les arcanes de l'amour sont au cœur des enjeux.

Mais la question de l'échange est encore sujet tabou, dont la tradition exige le maintien absolu, d'où ce service de police des mœurs , encore plus vieilli dans sa terminologie des "Us et coutumes". Cette bataille entre libertaires et forces de l'ordre moral est donc l'épicentre de tensions qui font le lit d'un récit mouvementé, drôlissime, provocateur, grâce à cette musique de Gérard Calvi, guillerette, mais laissant traîner des tonalités mélancoliques, grâce également à des acteurs formidables comme Michel Serrault

ou Francis Blanche au sommet de leur art comique, grâce à une série de rebondissements invraisemblables, plus proches du conte pour enfants.

Tiens, en voilà une raison qui revient souvent à l'heure de faire les comptes sur le style de Mocky : l'enfantillage avec lequel il dépeint des situations hautement adultes rend son cinéma angélique, aérien, presque lunaire. Claude Rich

avec son air rêveur a le physique de l'emploi, une voix un peu cassée mais chantante pour incarner ce Pierrot la lune, ce petit poucet égaré dans une forêt de bruits, ce petit chaperon rouge face au méchant Leloup (Francis Blanche).

Un conte de fées moral et comique, voilà le pari impossible qu'a tenu Jean-Pierre Mocky à l'aube de 68. Réussi.

Trombi:
Catherine Rich:

Paola Pitagora:

Roland Dubillard:

Claude Mansard:

Denise Péronne:

Michael Lonsdale:

Rudy Lenoir:

René-Jean Chauffard et Dominique Zardi:

Marcel Pérès:

Jean Tissier:

Henri Poirier:

Philippe Brizard:

Micha Bayard:

Roger Legris:

Jean-Marie Robain:

Bruno Balp:

Jean-Pierre Honoré:

Alix Mahieux:

André Numès Fils:

Albert Michel:

Alexandre Randall:

Jean-Claude Rémoleux:

Andrée Servilanges (à gauche) avec Georges Lemoyne? (à droite):

Gaston Meunier?

Claudine Dalmas, Françoise Arnaud, Paola Pitagora et Laurence Bourdil: