mardi 16 octobre 2012

Albaydé

Albaydé

1848
Alexandre Cabanel
Musée Fabre, Montpellier

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Je sais bien qu'Alexandre Cabanel représente quelque chose qui peut faire fuir beaucoup de monde : cet "académisme" a même mis des tonnes d'artistes hors d'eux. Certes, Cabanel en pilier des Salons s'est fourvoyé à plusieurs reprises, excluant des peintures et des œuvres qu'il n'a pas eu l’œil ni l'intelligence d'entendre dans toutes les acceptions du terme. Par bien des aspects, notamment humain, Cabanel a certainement raté le coche, fautif d'avoir loupé une histoire importante qui se déroulait sous ses yeux, par dogmatisme, par bourgeoise habitude, pas bêtise en somme, surtout par orgueil sans doute.

Mais cet aspect controversé du bonhomme ne change rien au fait que devant certaines de ses peintures, je suis ému. C'est l'éternel débat de l’œuvre et de son créateur. Céline et "Le voyage au bout de la nuit", Delon et "Rocco et ses frères" par exemple, etc. Si l'on n'aime pas l'un, pourquoi se priverait-on de l'autre? Peut-on faire la différence entre l'auteur et l’œuvre, entre la vie et la personnalité d'un auteur d'une part et tout ce qui peut lui échapper par l’œuvre qu'il a pourtant créée d'autre part?

Je crois qu'à cet égard, Émile Zola fait fausse route quand il crache sur la "Phèdre" de Cabanel par exemple, mais lui aussi a ses raisons, ses alliés, ses idées et tout cela ne cadre pas avec l’œuvre d'un artiste installé que représente celle de Cabanel. Deux visions, deux erreurs, deux mondes parallèles qui n'ont pas les clés pour se retrouver. On a de nos jours un très net avantage sur tout ce petit monde qui nous permet d'apprécier les œuvres des uns comme des autres : le temps, la distance, ce fameux recul que les pauvres n'avaient pas. Maintenant que ce préalable est exprimé, nous pouvons prendre la peine d'admirer cette Albaydé.

Elle fait partie d'un ensemble italianisant que Cabanel a peint en 1848. Après la "Chiaruccia", figure pleine de vitalité et de santé, claire et dynamique, la vertu incarnée en somme et "Un penseur, jeune moine romain", symbole de l'introspection et de la recherche spirituelle, calme moral (à noter que son regard chargé de réprobation est tourné vers la droite, vers l'emplacement d'Albaydé) Cabanel termine son triptyque avec cette Albaydé, portrait de la pute éteinte, lasse d'une vie de débauche, la fille perdue par excellence. L'Albaydé chantée par Victor Hugo dans ses "Orientales" est beaucoup plus pétillante de vie, saine. Celle-ci dépérit. C'est tout son drame, sa tragédie est notre spectacle.

Encore une fois, je m’assois sur le propos moralisateur de l'auteur qui n'est pas très intéressant. Ce qui compte, c'est Albaydé. Je suis allé la voir au Musée Fabre de Montpellier récemment après l'avoir découverte dans un bouquin d'art.

J'ai été choqué. Ce choc va me permettre d'introduire une idée qui me parait centrale en matière de peinture, d'autant plus centrale pour un type comme moi qui ne vient de frapper à la porte de cet art il y a quelques mois : l'étrange phénomène qui peut vous prendre à la gorge parfois quand vous découvrez pour de vrai un tableau que vous ne connaissiez que par reproduction. Quand j'ai vu Albaydé sur papier, j'y ai vu une femme aux yeux mi-clos, fatiguée, un dessin remarquablement posé, mais je n'ai pas été touché outre mesure. Je suis resté sur le discours convenu de Cabanel, tout en trouvant assez astucieux la posture de la demoiselle, cet avachissement, et puis le liseron ouvert et orienté vers le bassin pour bien symboliser le flétrissement choupinatoire, illustrant avec astuce le gagne-pain d'Albaydé. Et puis c'est à peu près tout. Pas de grande émotion. Les reproductions sont pour la plupart sombres. D'ailleurs je n'ai pas trouvé sur le net la moindre illustration qui se rapprocherait du tableau réel.

En effet, quand je me suis retrouvé face à cette toile, ce fut un moment déconcertant, je fus projeté devant un être lumineux, vivant. Elle ne changeait pas de posture, elle était toujours cet être paumé, cette fille cassée, mélancolique mais cet être était maintenant bouleversant de vérité. D'abord, la lumière émanant du tableau est époustouflante de clarté, caressante, subjuguante. Ensuite les couleurs sont plus nettes, plus réelles, toujours très douces, mais les relations entre elles, les nuances sont autrement plus subtiles et émouvantes. Le tableau est magnifique. Vous comprenez qu'en une seconde je suis tombé amoureux d'Albaydé, de chaque geste, de chaque membre de son corps, de ses mains, de son regard vide qui prend une dimension nouvelle, déchirant le cœur. Le romantisme de sa situation rend extrême toutes les émotions et les sentiments qu'elle ne peut manquer de suggérer. Elle hurle son malaise et on n'a plus qu'une envie, la sauver. Obsédant devient le rêve de la voir sourire à nouveau, comme elle a dû faire quelques années auparavant, quelques mois peut-être... C'est dingue comme une toile peut être gâchée par une reproduction trop petite, mal éclairée ou que sais-je encore...

Toujours est-il -pour renouer avec le débat plus haut sur la représentation de la réalité entre académiques et impressionnistes- que cette Albaydé est l'illustration parfaite du potentiel qu'a l'Académisme, la peinture traditionnelle et classique de figurer une réalité et de déclencher des sensations et des émotions tout aussi réelles. Si Alexandre Cabanel a loupé le wagon de l’impressionnisme, hors de question de louper celui d'Albaydé, et je lui en sais gré : un très beau moment, enthousiasmant, frais, magique.

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