lundi 6 mai 2013

The asphalt jungle


1950
Alias: Quand la ville dort

Cinéaste: John Huston
Comédiens: Sterling Hayden - Jean Hagen - Louis Calhern - James Whitmore - Sam Jaffe - Marilyn Monroe

Notice SC
Notice Imdb
Notice Cinéprofil

Vu en dvd




Très bon film noir, bien crasseux, suintant de poisse, comme je les aime! L'équilibre du scénario est délicieux, d'une fluidité ahurissante.

L'on suit donc l'implacable échec de tout un gang de malfrats. John Huston installe une atmosphère sombre dans laquelle les personnages sont englués de bout en bout. Le peu de vernis social que certains s'évertuent à sauvegarder se craquèle de plus en plus. Au fur et à mesure que le film progresse, on voit un à un les éléments trouver leur place sur cette route vers la mouise. Chacun poursuit ses propres objectifs, son rêve intime. Nul n'échappe à cet égocentrisme que la société dans laquelle ils vivent les incite à développer. Il n'y a qu'un seul personnage, peut-être, qui pourrait être considéré comme un tant soit peu altruiste, celui de Jean Hagen, qui par amour Sterling Hayden le suit jusqu'au bout de son chemin. Encore pourrait-on arguer qu'elle cherche à un homme sur qui compter?

Ce qui m'a d'entrée beaucoup plu, c'est comment John Huston habille son film. Les grands cadrages extérieurs des premières images lui permettent d'enfermer un personnage solitaire dans un environnement urbain aussi sec que délabré. L'univers est mort : on est dans une zone industrielle désertée, où de grands bâtiments vides écrasent de leur taille cet individu. L'aspect déglingué du bar dans lequel il finit par trouver refuge continue d'appuyer le trait corrosif du film.

L'état dans lequel cette société se trouve est pour le moins inquiétant. Ce monde interlope est malade. Les individus qui essaient d'y survivre sont des loques : Sterling Hayden passe son temps la bouche ouverte, l'air hébété ; Jean Hagen a le rimmel qui coule et les faux-cils qui se décollent, Marc Lawrence transpire à grosses gouttes, James Whitmore est bossu. Bancals, mal foutus, tous les personnages semblent en sursis, comme dans un purgatoire, attendant de savoir quelle décision a été prise sur leur sort.

Et John Huston filme très bien le lamentable, la déchéance, le morbide de cette situation. De gros plans très nets fouillent les visages. La photographie de Harold Rosson dans les intérieurs aux lumières crues rudoie le physique de tout ces épaves. De la texture de tout un chacun, rien ne nous est épargné : les petits poils de barbe, les gouttes de sueurs, les regards apeurés, le mépris, le vice, la haine...

Et pour que tout cela soit efficacement raconté, il fallait une distribution aussi bien achalandée. Tain! Quelle ribambelle de gueules! Quelle bande de talentueuses trognes!

Jean Hagen
fait peur tellement elle parait cassée, tremblante, chouinante, quémandante, si avide d'un Sterling Hayden ultra massif, un ours mal rasé, l’œil méchant, et rêvant à un avenir plutôt simple, rustique. Il est prêt à tout, à peu près tout, pour y arriver. Sa stature, son pas de grand animal, pesant et maladroit est une menace constante. Le comédien assure formidablement à produire cette animalité, pas vraiment apprivoisée que l'on sent prête à exploser. Très fort.

Marc Lawrence joue admirablement bien le petit caïd qui voudrait être plus grand mais qui n'en a pas les épaules. La déliquescence de sa position est si brutale que le comédien a de quoi faire. Il le fait très bien.

J'aime beaucoup l'extraordinaire personnage que joue Sam Jaffe. On a d'abord le sentiment qu'il est le seul à avoir à peu près les pieds sur la terre et ce qu'il faut dans la tête pour surnager dans cette mare aux zonards. En fait, le personnage nous laisse voir progressivement une face de moins en moins cachée. La dernière scène dans un bar avec la fille au juke-box est glaçante : Sam Jaffe a les yeux obnubilés, perdus dans ses pensées qu'on comprend bien vicelardes.

Louis Calhern
est pas mal aussi dans un rôle à double face, un cynique terriblement faux, partagé entre une respectabilité de façade dans laquelle sa femme handicapée a peu de chance d'avoir grande valeur à ses yeux, et une véritable ambition de voyou qui nous permet d'admirer la très jeune et très fine Marilyn Monroe, affriolante de sensualité et déjà logée à l'enseigne de la plus grande bêtise.

Il ne faudrait pas oublier James Whitmore en barman, conducteur au grand cœur, aussi grand que la bosse sur le dos qui semble lui peser bien lourd. Il est plus que convainquant, son jeu est sûr, précis, impeccable.

Barry Kelley en flic ripoux a quelque chose aussi de bien dégueulasse.

Le pauvre John McIntire, un très bon acteur par ailleurs, se tape le rôle à la con, celui qui, je suppose, devait annoner un discours moralisateur, en contre-point de tous les autres personnages pour en quelque sorte donner une légitimité au film. Il nous pond un petit speech final, laudateur du rôle de la police qui lave plus blanc, nettoyeur de sordide. J'imagine que c'était sensé calmer les ardeurs critiques de la censure.

Par bien des aspects, ces personnages, cette profonde décrépitude sociale, ce malaise permanent, cette sensation que le monde est pourri jusqu'à l'os et indécrottablement bouffé par la vermine, tout cela me fait penser à la littérature noire, la radicale, celle de James Ellroy par exemple. On va grâce à ce film vers les niveaux les plus bas de l'humanité. Cela ne signifie pas pour autant que les personnages sont des caricatures, mono-facettes, des salauds finis, non! Ils sont humains. Ils ont des espoirs, des objectifs certes égoïstes, mais le système dans lequel ils vivent les maintient le nez dans la boue. Impossible de s'extirper de cette gangue. Comme des mouches collés au ruban adhésif.

Le scénario de John Huston et Ben Maddow (adaptation d'un roman de W.R. Burnett) est très bien construit pour montrer cela avec réalisme, sans trop charger sur le pathos. Certes, les thèmes, les archétypes du noir, forment in fine une caricature mais, d'une part ce sont les règles de base du genre, d'autre part c'est avec ces données irréfutables, ces caractéristiques humaines banales que le noir parvient à raconter quelque chose de tangible. La mythologie ne fait pas autrement. Le noir, comme le far-west, active les mêmes procédés, approvisionne le spectateur de ce dont il a besoin : de mythes, de déterminismes, de tragédies qui parlent, qui construisent, qui racontent des vies. Un moralisme inversé dont je raffole quand il est aussi bien balancé, sans trop de fioritures, maitrise dont fait preuve incontestablement et de bout en bout ce chef d’œuvre.


Reste du trombi:
Anthony Caruso:

Teresa Celli:
Dorothy Tree:
Brad Dexter:
John Maxwell:

 Benny Burt:
Alberto Morin:

 David Clarke:

 Henry Rowland:
Don Haggerty et James Seay:

Helene Stanley: et Chuck Courtney:

 Frank Cady?

2 commentaires:

  1. comment un si bon film peut-il engendrer une critique aussi pauvre !
    un vocabulaire monochrome dans sa pauvreté s'applique inexplicablement à tous et à toutes.
    je viens voir ici ce que vous en dites avant de revoir ce film que j'adore. Sterling Hayden n'est pas ce que vous dites, Sam Jaffe (que l'on a vu en idiot magnifique dans L'Impératrice Rouge) — le cerveau
    (à l'évidence Juif allemand) de l'entreprise promise à l'échec, est beaucoup plus que ce que vous en
    dites et la niaiserie "annoncée" de Marilyn Monroe témoigne d'une méconnaissance totale et du personnage et de l'immense affection que lui a témoigné Huston (il faut lire sa biographie, un"page turner", de Joyce Carol Oates "BLONDE" et voir le film qu'a monté Huston en hommage à cette star
    qui a eu le malheur, alors qu'elle faisait une pipe au président des Etats Unis, d'entendre un entretien
    sur les missiles de Cuba. Le film de John Huston s'intitule MARILYN AT THE MOVIES. Voici un extrait de ce qu'on peut lire au dos du DVD : "...This vintage documentary is narrated by John Huston […]. Filmed in 1964, this was the first documentary about Marilyn after her tragic death in 1962. It features ultra rare interviews […]and a rare glimpse of Mailyn's mother".

    Comment avez-vous regardé "A seven Year Itch" ? Si vous ne connaissez pas le concerto n°2 de Chostakovitch, évidemment, vous n'avez pu goûter la scène de l'escalier (cherchez la sur YouTube).

    A la limite, il ne reste que les mots "crasse", "fange" et tutti quanti de cette critique d'un homme qui se dit
    cinéphilologue. Ya encore du travail à faire, mon coco !

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  2. Merci de publier quand même. Si nous sommes — pour notre bonheur — différents les uns des autres
    c'est que nous participons de cette jolie notion de biodiversité. Nous regardons le monde d'un oeil
    différent, selon notre sexe, notre âge (j'ai peut-être la bienveillance des Mammy nova, un peu gateau sur les bords) notre expérience du film noir. La mienne est courte, malgré quoi je trouve aux protagonistes une rondeur bienveillante qui invite à l'empathie, "A bout portant" ne fonctionne pas de cette manière,
    pas plus que le film où une jolie jeune femme reçoit en plein visage une bouilloire d'eau bouillante.
    Ici, le rêve (irréalisable, irréalisé) des uns et des autres : les nanas, la prairie et ses chevaux, font de ces "malfrats" — je n'aurais pas utilisé ce mot si j'avais fait un mémoire sur le monde caréral — des hommes qui nous sont proches. Au départ, nous sommes de la même pâte, puis les aléas de la naissance, de la vie contribuent à nous différencier. Mais Huston, homme de coeur, ne regarde pas le monde comme
    tant d'autres, qui ne pardonnent rien. Je me suis expliquée, je crois...

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