samedi 7 avril 2012

Le miroir



1975

Titre original : Zerkalo
Alias : Le miroir

Cinéaste: Andrei Tarkovsky
Comédiens:
Margarita Terekhova -Ignat Daniltsev -Larisa Tarkovskaya -Alla Demidova -Oleg Yankovskiy -Filipp Yankovsky


Notice Imdb
Vu en dvd


La réflexion qui revient systématiquement à l'évocation du cinéma de Tarkovskiy sur son caractère abscons, difficile est un peu pénible. Bien évidemment que ce n'est pas une approche facile, mais de là à en faire un sinistre chiant dont on s'échine à comprendre la moindre image, c'est totalement injuste. J'en connais deux ou trois qui mériteraient bien davantage ces horribles jugements.
Il est vrai que je n'en suis qu'à mon 2e long métrage de Tarkovskiy (après "L'enfance d'Ivan") et je suis bien plus incité à louer son graphisme, cette admirable capacité à composer ses cadres comme on peint, ce style très visuel où la photographie, ses couleurs, ses lumières dominent peut-être le mouvement pour formaliser une pensée, une émotion, en l'occurrence ici des souvenirs de sentiments très intimes et lointains.
La forme créée n'aboutit pas uniquement à l'élaboration d'un style, d'un bel objet mais elle parvient à rendre palpables des émotions difficilement traduisibles par l'image. Imaginez qu'il arrive à composer des séquences qui expriment la dévotion amoureuse de l'enfant pour sa môman ou bien l'extrême pureté en même temps que rudesse qui s'impriment physiquement dans une vie passée à la campagne.
Que ce soit par les longs plans qui filment de près ou de loin Margarita Terekhova,
une bien belle actrice, au jeu à fleur de peau, sensible, au bord des larmes, comme si le personnage se souvenait en elle de sa lutte pour ne pas pleurer ; que ce soit dans ces plans fixes ou ces légers mouvements de caméras filmant le vent dans les hautes herbes, le personnage devant le miroir, cette forêt qui semble murmurer ses secrets, Andrey Tarkovskiy raconte son histoire, ses souvenirs avec un délicatesse très touchante. Ce qui n'est pas loin d'être épatant, c'est qu'il réussit cela avec une aisance et une efficacité remarquables.
Alors, bien sûr, quelques scènes échappent à ma compréhension totale, mais qu'importe! On n'est absolument pas obligé de mettre du sens sur chaque parcelle de film, ce qui compte, c'est bien plutôt notre capacité à aspirer la souffle de l'histoire, d'en accepter le goût, le parfum et se laisser aller à l'aimer.
Trombi:Oleg Yankovskiy:

Nikolay Grinko:

Yuriy Nazarov:

Olga Kizilova:

Anatoliy Solonitsyn:

Alla Demidova:

18 commentaires:

  1. j'adore ce film et vous ai lu avec plaisir.
    On est en Russie, certes, mais aussi chez nous : La passion selon St Matthieu de Bach, ce livre sur la Renaissance italienne qu'on feuillette avec plaisir — ces arrêts sur Leonard de Vinci en particulier — Le visage magnifique de Terekhova (ortho ?)
    (plus émouvant que celui de La Joconde,
    car dénué de son sourire ambigu, mais comme vous le remarquez "à fleur de larmes"). Tchékhov (Ward nr 6), Dostoïevski, Poushkine appartiennent aussi à ce patrimoine universel qui est le nôtre. Je pense qu'il est bon de ne pas tout comprendre : les films de cette qualité descendent lentement en vous et l'inconscient de spectateur fait — ou ne fait pas — progressivement le reste.
    Je n'ai pas eu le malheur de tomber sur des critiques malveillantes, mais j'ai rencontré des silences ou "non-dits" tactful. Dans la liste des critiques, juste avant la votre dans IMDB, (146 top films)
    explique les liens familiaux de ces trois générations en présence. Il n'en reste pas moins que le plaisir esthétique procuré par ces images souvent composées comme des tableaux, a ici la part belle

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  2. bonjour, je reviens à ce film qui descend lentement en moi, mais sous forme de questions et non pas de réponses. Quand je vous en ai parlé, je venais d'en voir — par chance — une très bonne copie sur YouTube. Mais le film mérite mieux que cela, je l'ai commandé sur Amazon et la jaquette ne montre pas comme sur cette page un miroir brisé, mais la scène très brève de lévitation qui a probablement un sens religieux mais que je n'ai pas les moyens d'interpréter. Je me suis souvenue d'une autre scène de
    lévitation : dans THEOREME de Pasolini, vu il y a plus de 30 ans. La vidéothèque Malraux
    m'informe que ce film m'attend : peut-être m'éclairera-t-il? En attendant je vous demande si cette
    scène vous a interpellé et si oui, qu'en avez-vous pensé.
    Dans la saga chrétienne, Jésus marche sur les flots : ce n'est pas exactement de la lévitation,
    mais un cercle d'apesanteur caractéristique du "purement spirituel".
    Chez Pasolini — où tout fusionne : le vice, la vertu, le communisme, les vestiges d'une éducation chrétienne, le philosophique et le bestial — il n'est pas dit que la réponse soit claire.
    Peut-être ne l'est-elle pas davantage chez Tarkovski qui se livre volontiers au jeu surréaliste des
    "cadavres exquis".
    J'ai vu depuis L ENFANCE D IVAN qui est à sa manière un miroir brisé.

    je reprends un mot que vous utilisez plus haut : "sinistre chiant ". Cela décrit à merveille les quatre
    VON STROHEIM contenus dans un coffret V.S. le mystérieux. On est là dans un univers
    plus morbide que chez les MABUSE de Fritz (le bien nomme "fritz") Lang.

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    1. Je ne sais pas. Voilà deux ans que je l'ai vue, je me rappelle pas exactement la scène. Je suppose malgré tout que si elle m'avait parue claire et limpide j'aurais été si heureux d'en avoir une lecture possible que je l'aurais encore en mémoire. Je ne possède pas suffisamment ce cinéaste pour connaitre sa démarche, tant symbolique que spirituelle, si tant est qu'elle le soit d'ailleurs.

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    2. Je ne publie pas les commentaires que vous m'avez envoyé sur Salo ni ceux sur Mean Streets puisqu'ils ne sont en aucun liés à ce Zerkalo de Tarkovsky.
      A ce propos, dans le commentaire précédent, je parlais évidemment de Tarkovsky puisqu'il s'agit d'un film de ce cinéaste.

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  3. Le film de Pasolini est un chef d'oeuvre de lyrisme. Les photographies sont belles (c'est un film sur l'amour pur, ses bienfaits et ses désastres), le leitmotiv sonore est le Requiem de Mozart, un livre d'art feuilleté est un Francis Bacon.
    Je mettrais ma main au feu que Tarkovski a vu Théorème. Ce dernier est de 1968, Mirror est de 1975.
    Ce n'est pas le lieu d'une comparaison. Mais je pense que l'article abondant consacré à Tarkovski dans SENSES OF CINEMA, GREAT DIRECTORS,
    ce journal exceptionnel de Melbourne (en anglais) devrait aider à pénétrer cette oeuvre où se conjuguent
    l'autobiographique, le documentaire et l'aléatoire poétique

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  4. oui, résolument "symbolique et spirituelle" (SOLARIS et STALKER en offrent l'illustrations incontestable)
    Dans ce dernier des trois hommes qui s'enfoncent dans LA ZONE (paysage au lendemain de Tchernobyl en quelque sorte, deux scientifiques cherchent des explications rationnelles, seul le passeur "the salker",
    homme simple poursuit une quête spirituelle, et ses yeux sont ceux de Tarkovski). Si j'ai bien compris …
    Tout cela ne trouve que très peu d'échos dans notre monde occidental très matérialiste depuis deux siècles, et le matérialisme d'un Staline et du communisme s'est dans le meilleur des cas traduit par les écrivains de la dissidence.
    Je vais un peu vite et reste sans doute superficielle faute d'en savoir davantage. Je n'en saurai du reste jamais plus, sinon par ce que j'aurai appris "sur le tas".

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  5. vous avez parfaitement raison. En regardant la date, plus haut, 2012, j'ai compris.
    Je vous donne ici l'URL de Senses of Cinema (que je me propose de lire…)

    http://sensesofcinema.com/2002/great-directors/tarkovsky/

    Si vous ne comprenez pas tout — ces essais sont souvent très pointus — ne vous découragez pas, sautez les points obscurs. Dans mes études d'anglais, c'était un conseil de prof : foncer dans les brumes matinales, elles finissent par se dissiper et on a avancé sans s'embêter avec le dictionnaire qui gâche tout.

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    1. ZERKALO (as you say) est pour moi le plus beau Tarkovski. Je viens de voir enfin Andrei Roublev dont j'entends parler depuis plus de 30 ans, comme LE FILM A VOIR, une réflexion sur l'art à travers le regard d'un peintre d'icones. Primo : pas d'icones dans ce film noir et blanc sinon en couleur pendant les 8 dernières minutes du film. Je n'ai pas le courage de résumer ce film sinon pour dire que les plus belles scènes sont celle de l'irruption des Tartares qui mettent le ville de Wladimir à feu et à sang. Ces hommes montent des chevaux superbes.

      Sans doute avez-vous été surpris que je m'avoue "hypnotisée" par ZERKALO et que j'admette deux
      jours plus tard qu'il faut "se prendre la tête dans les mains" à propos de ce cinéma. Mais la contradiction
      n'est qu'apparente : la beauté des images, indépendamment de ce qui se trame, laisse sous le charme.
      Mais 48 heures plus tard, je me suis rendu compte que j'étais incapable de raconter ce film, fait de multiples carambolages, où la mémoire mettait peut-être les événements passés (à différentes époques)
      le présent et le futur sur un même plan ("s'il tourne à droite ce n'est pas papa. Papa ne reviendra pas
      [par ce qu'il sera mort à la guerre » dans la première scène].

      Ayant cru comprendre que Roublev offrait une synthèse de l'Histoire russe, j'ai remis le nez dans le
      Dostoïevski de la maturité (un chaînon manquant), or Roublev se déroule entre 1400 et 1427.
      Dostoïevski est un anarchiste "repenti" dans Les Démons, son attitude est celle de la droite en mai 68.
      Ses nihilistes sans foi ni loi sont des criminels en puissance. Il a ici tout du réactionnaire, la Russie est vaste et orthodoxe, elle est la plus grande puissance mondiale. Bref, j'ai lâché prise. Mais je conclue quand même que pour Tarkovski il n'y a pas de spiritualité sans foi.
      J'ai vu le "Pascal" de Rossellini et je préfère mille fois la manière dont Pascal pose son pari : à croire en Dieu on a tout à gagner et s'il n'existe pas, on n'a rien perdu.
      Personnellement, je suis agnostique et l'intégrisme où qu'il se trouve me dérange beaucoup.
      MIRROR (dans le souvenir que j'en garde) n'effleure jamais de façon didactique la question du spirituel, sinon dans Léonard de Vinci, Pergolèse et J.S. Bach où sa spiritualité est la nôtre.

      J'ai besoin de lire. Il devrait me suffire de prendre mes jumelles pour scruter le haut de mes étagères où il y a tant de "non-lus". J'ai pour 3 sous acheté deux Modiano très décevants. Il disqualifie une fois de plus le prix Nobel (vous pouvez naturellement faire sauter ce dernier § si vous jugez le reste pertinent…j'écris évidemment pour vous parler,j'aime bien ce que vous dites. C'est toujours personnel et non comme trop soouven un écho de la vox populi).

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  6. je viens de me souvenir à l'instant — comparant deux réalisateurs énigmatiques : Robert Bresson et
    Tarkovski — le premier dans le dépouillement le plus total, Tarkovski par le foisonnement mortifère que fut pour lui ce XXème siècle — que Tarkovski est enterré à Paris, ce qui m'émeut naturellement. Mais dans quel cimetière ?

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  7. vous avez dit quelque part pelliculo-tracté : j'ai relu deux fois (la première j'ai cru que c'était un mot de métier). En revanche, vous aimez si peu les livres que vous dites "livrophage" au lieu de bibliophage.
    Il faut harmoniser …Gommez, gommez, "c'est le fond qui manque le moins" LaFontaine

    (je suis en train de me tuer avec Robert Bresson : je suis tellement convaincue que je passe à côté de quelque chose de profondément original, style Mallarmé. Obstination masochiste.

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  8. je vous ai dit ailleurs ce soir que TARKOVSKI (pour Nostalghia) et BRESSON (pour sa "cinématographie" — c'est le mot qu'il emploie pour parler de son travail) ont été récompensés ensemble pour leur créativité singulière autant qu'époustouflante à Cannes en 1993.
    J'ai mordu à l'hameçon, au point d'avoir commandé "Les Nlles Histoires de Mouchette" du très catholique Georges Bernanos chez Amazon, après avoir vu deux fois (deux fois est le minimum) MOUCHETTE de
    Bresson. La Grâce et la Rédemption sont des mots qui ne trouvent aucun écho en moi. Le Jansénisme de Bresson pas davantage, sinon que je reconnais à l'austérité de son oeuvre (j'y suis déjà à moitié immergée) une transcendance venue d'un SURMOI d'exception qui me transporte et ceci d'autant plus Bresson le peintre qu'il fut et a été toute sa vie est responsable de cadrages magnifiques, purifié, magnifiquement servis par le noir et blanc. Une éthique. Les scènes de forêt dans MOUCHETTE évoquent Tarkovski et le cinéma russe, mais elles sont le lieu où l'on pose des collets, où les chasseurs tuent des lièvres et
    l'oeil est transfixé jusqu'au malaise par l'agonie des animaux. La cruauté des hommes pour les hommes dans ce monde rural n'est pas moindre et la dernière image

    ATTENTION SPOILER
    qui s'achève par le suicide de Mouchette qui se laisse rouler au bas d'un talus à trois reprises afin de tomber enfin dans l'eau dont on devine les clapotis à travers le rideau de feuilles. Rien ne laissait supposer cette fin aussi l'émotion est-elle à son comble, comme ce fut le cas du suicide de la jeune fille dans L INTENDANT SANCHO raconté de façon plus elliptique encore. La jeune fille — premier plan — a les genoux dans l'eau, et tient ses jupes relevées. Plan suivant : des ondes concentriques viennent déferler jusqu'au rivage depuis le point où elle a disparu sous l'eau. Mon récit de Mouchette vous a-t-il mis l'eau à la bouche ? Je retourne à Diderot et ses DAMES DU BOIS DE BOULOGNE qui ont inspiré …Robert Bresson (dialogues de Cocteau). C'est curieux, pourquoi avais-je le sentiment que ne vouliez plus ni me lire ni me publier. Cela tient sans doute au décalage horaire ! (symphonie 88 de Joseph Haydn enregistrée en 1984, à l’instant même sur Radio Classique : sublime !)

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  9. Je reviens au MIROIR de Tarkovski. Je viens de lire la critique de DVDclassic sur IMDB; c'est, comme toujours, en français et de qualité (j'ai l'habitude d'un rédacteur : Olivier Bitoun que je recherche habituellement quand un film me pose des questions. Ses analyses sont lumineuses. Aujourd'hui ce n'est pas lui, mais DVDclassic : un RV à ne pas manquer).

    La page Bresson est momentanément tournée (après Lancelot du Lac) et dans un premier temps je vous livre — dans le commentaire suivant — ce que j'ai retenu d'un article qui me paraît très rassurant. Comprenant mieux les doutes de Tarkovski lui-même au sujet de ce film qu'il a repris cent fois avant de lui trouver cohérence, on comprend mieux qu'il ne fallait trop chercher à comprendre, mais davantage sentir, ressentir, écouter comme on écoute de la musique ou de la poésie, qui est musique des mots et des concepts.

    Après quoi je revois ZERKALO (j’aime cette habitude singulière de dire
    Le titre dans sa langue d’origine. Moi-même, je ne connais par mon approche que les titres anglais ou américains des films et chez Gibert, à la FNAC, maintenant à la vidéothèque je suis perdue devant leurs titres français, souvent à des années lumière du sens contenu dans l’original. Et la couverture d’un DVD vient très rarement à mon secours.

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  10. POUR CAZAGEMAS


    De chronique, le film a alors tendu vers une forme novatrice de méditation cinématographique, une structure poétique parfaitement logique tout en faisant fi de tous les canons narratifs établis, un manifeste esthétique alternant couleur et noir et blanc dans une totale homogénéité stylistique

    Le recours à l’hypnose, sur un écran de télévision, frappe, pour un film qui plongera dans la vie d’un homme d’images, tant son pouvoir de suggestion est proche de ceux du cinéma. On se souvient que Freud avait entamé la psychanalyse par la pratique de l’hypnose et l’avait abandonnée au profit de la libre-association, craignant la trop grande force suggestive de cette première. Cette puissance de suggestion (capacité d’agir directement sur l’inconscient de l’autre), c’est la puissance du cinéma, art né en même temps que la psychanalyse. Et ce à quoi nous convie ici Tarkovski, c’est bien la contemplation d’une thérapie, la sienne, par le cinéma.

    On voit ici comment Le Miroir procède : par rimes, digression, association libre d’idées. Si le souvenir ne peut se raconter linéairement dans un langage, il peut être projeté aux quatre coins de la pellicule, ce qui est le pouvoir propre du cinéma. Il y a dans ce film une foi totale en ce pouvoir. Grâce à celui-ci, le souvenir excède l’individualité, le cinéma transcende nos assignations

    ICI PROPOS DE TARKOVSKI LUI-MÊME :
    Portrait de Jeune Femme au Genièvre, de Léonard de Vinci (…) Il est impossible, en effet, de dire l’impression finale que produit sur nous ce portrait, impossible même de dire si cette femme nous plaît, si elle nous est sympathique, ou bien désagréable. Elle nous attire et nous repousse à la fois. Elle possède quelque chose d’indiciblement merveilleux, et en même temps de rebutant, de presque diabolique. Diabolique, non pas au sens romantique, séducteur, mais plutôt qui est au-delà du bien et du mal. Ce charme négatif a quelque chose de dégénéré… et de beau. J’ai eu besoin de ce portrait (…) pour le juxtaposer à l’héroïne du film et souligner chez l’une comme chez l’autre (l’actrice Margarita Terechkova) cette même faculté de pouvoir être simultanément charmante et repoussante »

    Bergman parviendra lui aussi, à sa manière bien différente, à une vérité par l’art, une justification des pertes et des blessures subies ou infligées (condensée dans cette récapitulation de son œuvre qu’est Fanny et Alexandre, la chambre qui lui a demandé près de 60 films pour être pénétrée). Le Miroir fait partie de ces quelques plus beaux films du monde, qui nous rappellent que nous ne sommes pas seuls face à la douleur de vivre, mais que nous partageons tous les traits de notre existence singulière avec une commune humanité, dans une aventure humaine où le sens n’est pas donné, mais à construire pour chacun, [C EST MOI QUI SOULIGNE] dans un engagement social (ma voix face au visage de l’autre), par une mémoire partagée nous reliant à l’âme du monde. « C’est avec Le Miroir que j’ai commencé à comprendre que faire un film, à condition de prendre son métier au sérieux, n’est pas juste une étape dans une carrière, mais un acte qui détermine tout un destin. Pour la première fois, j’osai parler avec les moyens du cinéma, directement et spontanément, de ce qui me tenait le plus à cœur, de ce que j’avais de plus sacré. » (Andrei Tarkovski) (6)

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    1. Merci pour cette information, je passe en coup de vent, malgré le peu de temps qui m'est donné en ce moment. Ce propos de Tarkovski, qui explique le portrait de la jeune femme au genièvre est presque décevant finalement. Dans le fait de ne pas savoir ce que cela signifiait, il y avait en somme une part de mystère qui n'était pas déplaisant de cultiver parce qu'il pouvait laisser aller l'imagination et dériver vers des hypothèses peut-être plus poétiques. En fin de compte, c'est ce même mystère et cette fascination irraisonnée qui l'animait. Cela fait sens. Cohésion. Le plus important pour moi c'est qu'il n'y ait pas tout un système hyper cadenassé, presque cabalistique, hermétique, pour initié. C'est bien aussi que ce soit quelque chose d'aussi prosaïque et franchement naturel, très humain. C'est bien.

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  11. "décevant ?", mais l'art a ceci de fondamental qu'il n'existe que parce que le "regardeur" (mot utilisé par
    france-culture dans les émissions sur l'art) en fait ce qu'il veut. Je ne la trouve pas "repoussante", je la
    trouve "figée", "inexpressive", "morte", comparée aux plus beaux gros plans sur Terechkova. Gardez votre première impression, qui n'est pas nécessairement la mienne. C'est aussi, ce Tarkovski attend de vous !

    Je viens de voir un tiers du film (et reprendrai plus tard : plus rien dans le congélateur) avec une attention
    nouvelle. J'avais oublié (je dirai mieux :"pas vue") la longue séquence en noir et blanc de la guerre d'Espagne, une bombe lâchée sur Guernica peut-être. Les enfants séparés des parents qui partent avec de petites valises (scène que l'on a pu voir à Bordeaux, alors que vous étiez encore dans les limbes, lorsque ce PAPON notoire a mis des enfants dans un train de la mort) : ici, je pense que ce départ — mais je n'en sais rien — consiste à mettre les enfants à l'abri.

    Quand j'ai vu ce film, il y a quelques mois, une scène m'a émue (non que je sois bibiophage, mais que
    mon travail et ma vie dans la peinture, m'ont conduite à m'agenouiller devant Leonard de Vinci et certains dessins en particulier. Je ne peux rien reproduire ici, mais j'essaierai de trouver l'URL). M'a émue,
    parce que les enfants appelés à la maison, laissent le bel ouvrage sur une table dans la futaie. On a déjà vu beaucoup de pluie tomber à verse à ce moment-là du film (comme dans Rashomon) et mon coeur s'est serré.

    Or surprise, le livre est feuilleté dans la maison, et par une interpolation des souvenirs, l'épisode du livre abandonné sous les arbres, est antérieur à la consultation au sec par une main à la fois maladroite et
    un peu irrespectueuse, Les pages illustrées sont rabattues tour à tour (rapidement) sur les interpages transparentes de protection en laissant les plis de ces dernières, qu'on lisse généralement de la main,
    pour ne pas endommager la page illustrée. Or, surprise (oui, je me répète) entre deux feuillets, l'un de papier glacé et l'autre transparant/opaque, apparaît une grande feuille d'arbre brunie (la forêt était verte). D'un chêne peut-être,
    mais elle s'est dessèchée, comme ce que nous mettions enfants, entre les pages du Larousse illustré.

    Soulagée : le livre a été rapatrié à temps, et il y a longtemps, puis que la feuille d'arbre jaunie, presque brune l'atteste. Mon souvenir, pour les raisons que j'ai dites, est resté très vivant en moi - celui du livre laissé à l'abandon — mais je précise,car interpolation n'est peut-être pas clair : dans ce premier tiers du film on voit la feuille dans le livre. Et c'est plus tard seulement qu'aura lieu la scène première (je l'attends).

    Tarkovski avait compté sur l'émoi du spectateur lorsque ce fragile trésor fut abandonné par des enfants plus soucieux de ne pas faire attendre maman (qui redoute peut-être l'orage. Allez savoir !)



    [A suivre …]

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  12. Attentive, ce soir, j’ai pu faire des repérages dans le temps du récit et une chose très simple, élémentaire, m’y a aidée. Il faut dire d’emblée que si l’on est dérouté, on se perd en conjectures, tandis que les images et leurs sous-titres défilent. S’il y avait un fil, celui-ci est définitivement perdu. Si on lui prête l’attention qu’il mérite, le film doit révéler toute sa cohésion.

    Mon secret de Polichinelle : les prénoms. Le fils de la génération en présence est IGNATE. Mais lorsqu’il contemple le livre de Vinci sous les arbres, il s’appelle ALIOCHA et il a une sœur MARINA. Le père est militaire, à la maison, et Terekhova s’appelle MAROUSSIA . C’est la génération des parents. On est alors à la minute 104 du film. C’est le père qui les appelle, Marina promet à Aliocha de le dénoncer : c’est lui qui a volé
    Le livre. La caméra revient en arrière, l’autoportrait de Vinci vieillard occupe tout l’écran et les pages laissent apparaître des filigranes verts, signes que le livre a souvent été ouvert sur cette table, sous les arbres où des brindilles viennent de tomber.

    Ce seront les doigts d’Ignate — au temps présent — qui feuillèteront un peu brusquement le livre. On pense à LA RECHERCHE DU TEMPS
    PERDU, bien qu’il n’y ait jamais chez Proust ces flash-backs ou collusions non explicitées. La feuille séchée apparue dans le premier tiers du film va donc amener ce flash back, une heure plus tard.

    Ce que je retiens cette fois-ci sont les fragments d’actualités qui retracent presque dans l’ordre les drames du XXe siècle :
    — la guerre civile espagnole et ses réfugiés en Russie (qui miment le flamenco et la corrida dans cette terre d’accueil où ils vivent dans le souvenir de leur passé), ———— l’invasion de la Russie par les Allemands et la formation des jeunes garçons à l’art de la guerre, (là on apprend de l’un d’entre eux a perdu ses parents dans le siège de Stalingrad, c’est le garçon solitaire et peu bavard, sous un arbre au sommet d’ une colline (avec en contrebas un paysage de neige qui évoque Brueghel) et si l’on se souvient de L ENFANCE D IVAN, il est bien possible que ce soit le jeune Tarkovski).
    — Un problème de frontière avec la Chine est évoqué, (vous savez sans doute lequel),
    — Enfin le champignon d’Hiroshima.

    A la fin du film, je suis à nouveau perdue. Pourquoi Terekhova seule avec Ignate fait-elle à pied 15 km pour aller chez cette Espagnole lui confier « un secret de femme ». On l’entrevoit déshabillée dans une chambre (Ignate est resté dans la pièce d’accueil) : on peut supposer que l’Espagnole est une faiseuse d’anges, et dans son dénuement, sa solitude, (les hommes ont tous disparu au front) Macha ( ?) enceinte, elle ne peut garder l’enfant…

    Enfin le portrait en couleur de Genièvre sur tout l’écran (amer et serein) précède une conversation entre époux (l’époux restant invisible), en noir et blanc, où le chagrin torture, assombrit, déforme presque le visage de Terekhova qui veut garder son fils avec elle.

    Dans les dernières 20 minutes, on revoit la scène première, toujours la même quelle que soit la génération où un bambin court dans l’herbe jusqu’à la maison en rondins, maison d’autrefois. La vie est éternel recommencement. La musique de Bach est flamboyante
    et heureuse pendant ces dernières minutes.

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  13. Suite et fin en deux parties (à lire un jour ou l’autre) :

    ONE
    Attentive, ce soir, j’ai pu faire des repérages dans le temps du récit et une chose très simple, élémentaire, m’y a aidée. Il faut dire d’emblée que si l’on est dérouté, on se perd en conjectures, tandis que les images et leurs sous-titres défilent, ce qui ajoute à la confusion. C’est en vain que l’on avait cru mettre un instant le doigt sur un fil d’Ariane. C’est donc à revoir le film — autant de fois qu’il a fallu à Tarkovski pour le réaliser — que l’on tombera à pieds joints sur la cohésion annoncée.

    Mes repérages dans le temps du récit : un secret de Polichinelle : Sur les mêmes visages, ce sont les prénoms qui changent. Pour commencer, on ne sait plus très bien si la première image est celle du temps présent ou celle d’un temps remémoré. Cette jeune femme (Natalya) a deux garçons. Au fil du récit il n’y a plus qu’un seul fils IGNATE, fils de Terekhova dans un temps présent. Les deux enfants qui contemplent Leonard de Vinci sous les arbres s’appellent ALIOCHA le garçon, MARINA sa sœur. Et c’est un père en costume militaire (en permission ?) qui les rappelle à la maison, et Terekhova s’appelle MAROUSSIA . On est à la minute 104 du film. C’est donc un flash back. Tandis que les enfants courent vers la maison, la caméra revient en arrière, et tire l’autoportrait de Léonard de Vinci vieillard qui occupe tout l’écran. La feuille d’arbre du livre aura ainsi séché pendant une génération : ce qui revient à dire qu’un héritage culturel européen
    était le patrimoine de cette famille décimée par la guerre.

    J’ai naturellement pensé à LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU, bien qu’il n’y ait jamais chez Proust ces ellipses ou collusions non explicitées d’événements. L’épisode de la petite madeleine de tante Léonie est introduit sans plus de mystère. La feuille séchée apparue dans le premier tiers du film est donc un flash-forward. Il est clair, à partir de cet exemple qu’une seule et unique vision du film ne peut lui rendre justice.

    Pour moi, aujourd’hui, seul un petit nombre d’éléments fait sens.

    Parmi ceux que je retiens une partie des drames du XXe siècle qui ont affecté la Russie et le monde, énoncés dans le respect de la chronologie :

    — la guerre civile espagnole et ses réfugiés en Russie (qui miment le flamenco et la corrida dans cette terre d’accueil où ils vivent dans le souvenir de leur passé),


    — l’invasion de la Russie par les Allemands et la formation des jeunes garçons à l’art de la guerre, (là on apprend de l’un d’entre eux a perdu ses parents dans le siège de Stalingrad, c’est le garçon solitaire et peu bavard, sous un arbre au sommet d’ une colline — avec en contrebas un paysage de neige qui évoque Brueghel, Brueghel également encadré dans une scène de Solaris — et si l’on pense à L ENFANCE D IVAN, il est bien possible que ce soit là le jeune Tarkovski, né en 1932).
    — Un problème de frontière avec la Chine est évoqué, (vous savez sans doute lequel),
    — Enfin le champignon d’Hiroshima.

    A la fin du film, je suis à nouveau perdue. Pourquoi Natalya seule avec Ignate fait-elle à pied 15 km pour aller chez cette Espagnole lui confier « un secret de femme » (et vendre ses boucles d’oreille d’émeraude ?). On l’entrevoit déshabillée dans une chambre (Ignate est resté dans la pièce d’accueil) : on peut supposer que l’Espagnole est une faiseuse d’anges, et lui a posé une sonde. Dans son dénuement, sa solitude, (les hommes ont tous disparu au front) Natalya enceinte, elle ne peut garder l’enfant…

    Enfin le portrait en couleur, amer et serein de Genièvre ( ? ortho) sur tout l’écran précède une âpre discussion (noir et blanc) entre époux (l’époux restant invisible) qui se disputent la garde d’Ignate. Le visage de Natalya trahit l’angoisse qui la torture. A quel moment est-on là dans la vie de Tarkovski.

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  14. suite et fin
    TWO


    Dans les dernières 20 minutes, on voit une scène reprise pour chacune des générations :
    un bambin, seul, court dans l’herbe jusqu’à la maison en rondins, maison d’autrefois qui est la maison d’autrefois. Le film nous dit que la vie est éternel recommencement, éternel retour. La musique de Bach, flamboyante, accompagne ces dernières minutes.
    Difficile de dire s’il s’agit d’un hommage ou d’un regard ironique. Certes la vie se renouvelle, mais elle est doublement absurde : meurtrière (les hommes n’ont jamais cessé de s’entretuer). La condition humaine est, irréversiblement vouée à la mort.

    Et cette mort « naturelle », l’homme qui a fait ce film y songe : il est atteint d’un cancer et sait qu’il va devoir s’exiler pour faire encore quelques films (il est suspect aux yeux de
    L’administration russe du cinéma, comme en atteste la destruction des pellicules de
    Stalker qu’il a fallu recommencer de A à Z avec une nature qui n’était plus la même.
    L’herbe indispensablement verte de la première version était parsemée de fleurs jaunes — des pissenlits, je crois — contrepoint qui neutralisait malencontreusement la rouille des débris d’autobus, voitures et autres éléments métalliques. L’équipe a consacré une journée à l’arrachage des fleurs).

    Il réalisera NOSTALGHIA en Italie et LE SACRIFICE en Suède, sur l’île d’Ingmar Bergman.
    Dans le premier (que j’ai vu 2 fois) , exilé, avec une interprète magnifique qui voudrait lui appartenir physiquement ,mais qu’il repousse, comme il repousse toute l’Italie de Léonard (il est malade et blasé), il voit en rêve, en imagination, et en sépia la femme et l’enfant qu’il a laissés en Russie et qu’il ne reverra plus. Il se lie d’amitié avec un fou qui, par peur de la bombe atomique, a séquestré sa famille pendant plus de sept ans. Une intervention de la police libère cette dernière et le fou, qui a enfourché une statue équestre à Rome, au milieu d’une foule qu’il harangue sur la fin prochaine de l’homme verse sur lui-même un bidon d’essence et se sacrifie par le feu dans d’horribles souffrances. Il n’est pas inutile de rappeler que Bergman dans les Communiants traite cette même peur d’une fin dernière chez un dépressif qui se suicide.

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