mardi 27 mars 2012

Saikaku ichidai onna



1952
Alias: La vie d'O'Haru femme galante

Alias: Diary of Oharu

Cinéaste:Kenji Mizoguchi
Comédiens:
Kinuyo Tanaka -Toshirô Mifune -Tsukie Matsuura -Ichirô Sugai

Notice Cinéprofil
Notice Imdb
Vu en dvd

Foutre dieu, cela faisait belle lurette que je n'avais posé l'œil sur un Mizoguchi! Ayant un méchant souvenir d'un film d'époque du cinéaste avec "L'intendant Sansho", j'ai eu un mouvement de recul quand ma femme a choisi cet autre film prenant cadre une époque ancienne du Japon. On doit être avant l'époque Meiji et Mizoguchi prend possession d'une période obscure pour souligner -une fois de plus avec une remarquable finesse- la condition de la femme.

Je craignais le trait lourd. A mon avis -et je sais que beaucoup vont bondir, puis me maudire- Kenji Mizoguchi est parfois prompt à forcer un peu sur le trait, sans pour autant atteindre à la caricature, mais en sur-dramatisant un brin. Or, ici, je n'ai pas eu ce sentiment.

Ce doit être en partie grâce à la très juste partition de Kinuyo Tanaka, une grande actrice (et dont j'aimerais bien découvrir l'œuvre de cinéaste), Je l'ai trouvée remarquablement maitresse d'elle même, tout en économie, tout en finesse alors que son personnage en prend plein la tronche, passant de Charybde en Scylla, de violence en rejet.

Cette accumulation d'emmerdes et de vilenies, cet acharnement de malchance sur une existence qui parait pourtant d'une simplicité toute ordinaire pour ainsi dire, est admis par O'Haru, comme si le personnage encaissait ce destin de femme, coupable et naturellement opprimée sans la moindre possibilité de révolte dans une sorte d'acceptation stoïque (excusez l'anachronisme autant que les décalages géographique et culturel) et persuadée qu'il n'y a pas d'échappatoire.

Un seul homme l'aura prise pour femme, comme une femme, sans un regard moralisateur, ni culpabilisant ni de réprobation, avec la compassion d'un être humain pour un autre être humain, avec un véritable amour. Mais le sort s'acharne à lui pourrir l'existence. Tous les autres -hommes et femmes- participent à la construction d'un monde hypocrite, pervers, phallocratique, où les apparences et la moralité mal placée tiennent lieux d'assises, de structures d'un pouvoir ultra dominant où les femmes n'ont que très peu de place, celles de génitrices ou de religieuses hors le monde. C'est ce regard extrêmement féministe, tellement propre à Mizoguchi qui a marqué le cinéma de ce cinéaste et qui me plait presque tendrement, alors que le propos ne l'est pas vraiment, plutôt écorché vif, cherchant dans la béance des plaies la chaleur du propos, marquant au fer rouge que l'injustice faite aux femmes, parce qu'elles sont femmes, est un déni d'humanité évidemment inexcusable, une incompréhensible méprise.

Du cinéma de Mizoguchi ressort toujours un discours catégorique et musclé laissant peu de place à la nuance dès lors qu'il s'agit d'une idée maitresse à mettre en lumière ou un sentiment fondamental. Les subtilités et les complications vont plutôt se nicher dans la mise en scène, dans les personnages, alors que l'histoire et sa "morale" sont très nettes, d'une lisibilité éclatante.

Trop à mon goût sur d'autres films, pas sur celui-là. Affaire d'humeur sans doute? Ou d'habitude?

14 commentaires:

  1. Ce film est avec l'Impératrice Yang Kwei-Fei l'un des Mizoguchi les plus captivants. Ici l'histoire tragique d'une décadence est écrite d'un trait léger, pas de mélodrame, et parfois une note d'humour (comme le bref épisode du chat qui vole à son tour la toison d'Oharu volée par la femme chauve). Vous écrivez "génitrices et nonnes", vous oubliez l'important "geisha" ou
    prostituées, femmes livrées pour vivre à satisfaire le désir des hommes. La Rue de la Honte, dernier film de Mizoguchi montre la vie d'une maison close et ces femmes qui "travaillent" pour nourir un mari au chômage, pour permettre à un fils de faire des études, pour acheter le kimono et le maquillage, accessoires indispensables du métier.
    Ici on est dans une communauté de femmes, avec Oharu et Yang Kwei-Fei dans la narration d'un destin individuel. Yang Kwei-fei, c'est un peu
    Cendrillon au Pays du Soleil Levant, découverte dans une cuisine, barbouillée de suif qui ne dissimule pas sa beauté elle embellira, à la cour, les vieux jours de l'empereur veuf, mais — l'histoire prenant racine dans une chronique chinoise — elle appartient à un clan que décime la guerre civile et, pour sauver l'empereur son amant, acceptera avec élégance …la pendaison. Dans ce film la délicatesse de Mizoguchi est infinie, le raffinement japonais d'une rare subtilité. Nous ne sommes pas nombreux a porter ce film aux nues. Le public se rallie toujours au "main stream" de la critique et les lions d'argent de Venise ont jeté ce chef d'oeuvre rare dans l'ombre. Oharu a pour sa part reçu les honneurs mérités.
    Alligator je veux vous parler de Kurosawa, ou plutôt vous faire lire un papier sur RAN. Mais il n'y a pas la place ici et ne connaissant pas le japonas, j'ignore si Kurosawa se cache derrière l'un ou l'autre de vos essais.
    Ce papier (en anglais) sera l'objet du prochain commentaire.

    Roxane

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  2. je vous laisse sans voix ? I am not fishing for compliments, though.
    Je me suis souvenue après coup que Rohmer et Godard on beaucoup aimé Yang Kwei-fei.
    L'abondance de l'hémoglobine est ahurissante dans Ran. Je vais essayer de retrouver
    par curiosité le nom de la firme allemande qui fabrique en quantités industrielles
    la peinture destinée au cinéma mondial. Le problème est la rivalité du sang versé sur l'écran
    de télévision, à Alep et partout aileurs sur cette planète en feu. Bien obligée de voir !

    Roxane

    l epreuve du robot est pénible (je me plante une fois sur deux). Anonyme/Roxane ne vous suffit pas ?

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  3. C'est surtout que j'ai beaucoup de travail en ce moment. Et puis je n'ai pas aimé Ran. Non ce n'est pas le mot. Je n'ai pas été emporté par Ran, juste ému par la beauté plastique du film. L'histoire ne m'a pas enthousiasmé, n'est pas allé chercher la petite bête qui ne demande que ça pourtant, d'être titillée.

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  4. Sinon, à en juger par le petit nombre (3) qui accompagne le libellé Akira Kurosawa, il y a donc un peu de Kurosawa sur l'Alligatographe. En cliquant sur le libellé, vous aurez la possibilité de lire les trois articles.

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  5. SVP, dites - moi lesquels.
    Et dites moi aussi ce qu'est ce "beaucoup de travail en ce moment". Etes vous professeur d'histoire ?
    (mais on est encore en pleines vacances). Votre métier a un rapport avec le cinéma.
    Je viens de voir DRUNKEN ANGEL que j'ai aimé, et j'ai également acheté LES SALAUDS DORMENT EN PAIX;
    J'ai commandé KAGEMUSHA. J'ai cru voir…dans Drunken Angel. Mais garde tout ça pour le jour oùvous l'aurez vu.
    Votre site est très compliqué pour moi. Je ne trouve pas ce que je cherche.
    J'ai déplacé des meubles chez moi et les DVD sont classés de façon relativement logique. Le problème
    c'est qu'il faut avoir le nez dessus pour lire les titres. Je vais les filmer à nouveau et les mettre dans mon ordinateur sous forme de rangées. Je n'en ai que 500, mais retrouver les "pièces uniques" est toujours un problème (on oublie ce qu'on a : j'ai les 7 mercenaires, mais je ne sais pas si c'est bon de
    le revoir après les 7 Samouraïs qui a un dernier tiers splendide) It's time to hit the sack (les Amerloques disent aussi "to hit the road" : prendre la bagnole)
    Ne travaillez pas trop et écrivez moi !
    Mozart, mon chat persan, se gratte d'impatience. Il attend que je passe sous la couette pour venir sur la couette jouer avec mes pieds. Je dors sur le côté et quelque fois il longe la crête jusqu'à ma nuque et
    satisfait de son exploit dévale la pente à toute berzingue.

    Beauté plastique de Ran ? Il faudra m'expliquer !

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    1. Ca doit faire une bonne cinquaine d'années (oui j'aime les néologismes, je peux m'en goinfrer) que j'ai vu Ran, mais je me souviens avant tout de ces grands mouvements de troupes dans les collines et la brume, ces couleurs vives dans le vert foncé, surtout un cadre extrêmement calculé, travaillé au cordeau, une image ciselée, je me rappelle le rouge sur le noir, le cadrage pictural, comment passer à côté de cette caractéristique pétante à l’œil. Je me souviens aussi mais c'est beaucoup plus lointain d'avoir songé au chateau de l'araignée... à moins que ce soit le contraire, que ce soit en regardant Le château de l'araignée que j'ai pensé à Ran????

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  6. Je vous conseille le meilleur mode de classement pour les films : par noms des réalisateurs.
    Je suis prof d'histoire itinérant. Je donne des cours à domicile. Et donc je travaille davantage pendant les vacances scolaires. La période où je suis le plus sollicité débute au moment des vacances de février jusqu'au bac et brevet (juin).

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  7. Wouah !
    Vous êtes, par le métier, un personnage de roman russe ! Le nom juste m'échappe à l'instant.
    Le classement est fait et je n'y toucherai plus, c'est épuisant. Les 32 Hitchcoks sont ensembe, les 17 bêtes Davis de même,
    Gary Cooper commence dans les westerns et se termine par l'Adieu aux armes (j'ai beaucoup de tendresse pour Cooper, la scène du tribunal à la fin de Mr. Deeds goes to town est un morceau d'anthologie et source inépuisable de plaisir. Ah ces merveilleuses années 30).
    J'ai racheté LE MAÏTRE ET MARGUERITE (600 pages, 8 € ) : écriture magnifique. Un film en a été tiré, inaccessible sinon sur YouTube avec…Alain Cuny dans le rôle du Diable, Mimsy Farmer et Ugo Tognazi. 1972 Très mauvaise qualité, mais le DVD est inexistant. J'étais dépressive, mon moral remonte en flêche. Je ne sais pas si je dois ou non voir ce film
    maintenant, il y a des choses qui disparaissent très vite sur Youtube. L'idée c'était de le voir après le livre.
    Votre filmographie que je comprends mieux est ahurissante.
    Elle est belle l'histoire du XXème siècle, vous ne trouvez pas ? Vous êtes en plein dedans ou dans la guerre des Gaules.
    Une chose m'échappe on assassine des hommes comme Kennedy, Martin Luther King, Allende, Rabin, mais on ne touche pas à Hitler, Franco, Pinochet, Khadafi et si près de nous : Assad... Dans ce monde pourri, être obligé da faire l'autruche,
    et le voyeur (à 20 h sur la 2) c'est … je ne sais pas quoi dire.

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  8. J'ai pensé donner des cours d'anglais pour vivre un peu mieux, mais je ne peux pas compter sur moi-même et — plus grave — j'ai besoin d'aimer, d'apprécier les gens pour pouvoir communiquer.

    J'ai eu au lycée un répétiteur de maths. Si vous saviez comme nous avons souffert l'une et l'autre.

    L'Histoire, c'est autre chose : ce sont des histoires (Week-end à Zuydcot, Jeanne au bûcher, Hemingway) on doit trouver des diagonales pour intéresser ...

    roxane

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  9. classement : votre conseil vaut pour les "pièces uniques". je ne vais pas démanteler un coffret Garbo, pour ranger Cukor (Camille) ou Goulding (Grand Hôtel) avec leur production. les Wise et les Houston: ensemble. Toutes les comédies musicales ensemble; mais mon problème, je ne sais plus qui a fait le rivière du hibou, la vie des autres et je ne veux pas m'encombrer la mémoire. Vous, vous faites un sacré boulot mais nous ne sommes pas dans la même optique : je suis amateur, vous êtes
    professionnel.

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  10. Je fais une pause à 45' de la fin de ce Kurosawa de 2 heures 30 (les salauds dorment en paix) qui l'emporte et de loin
    sur tous les suspenses dont j'avais la nostalgie. Je suis abasourdie.

    roxane

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  11. La projection est terminée.
    THE BAD SLEEP WELL est un très grand film noir.
    Un ami américain me dit qu'il lui manque quelque chose pour se comparer à RASHOMON;
    Je trouve la remarqua absurde
    Dans Rashomon il y a une réflexion au 3ème degré sur le mensonge. Un peu comme chez Pirandello
    "A CHACUN SA VERITE", sauf qu'ici en plus Kurosawa montre qu'on se ment aussi à soi-même.
    Mais on a en fait deux synergies différente, le Japon médiéval et sa fable; Ici le Japon d'après la guerre,
    sa corruption au plus haut degré, et une histoire de vengeance qu'on savoure comme celle
    du Comte de Monte-Cristo. C'est simple : je le revois demain. Parce que, comme d'habitude, dans les
    20 premières minutes on ne sait pas qui est qui

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  12. c'est chose faite et j'ai revu le film jusqu'au bout, la construction est admirable. Ici, pas un soupçon d'esthétique, mais dans les bureaux une sobriété monacale. Pour le son deux choses étonnantes ; dans la maison familiale un carillon occidental d'horloge ancienne et très sonore, comme j'en ai entendu une fois dans mon enfance. Et puis un air siffloté par le justicier, toutes les fois qu'il est seul, livré à lui-même ou proche d'un ennemi. C'est un refrain sans charme, qui fait penser à quelque chose de similaire dans M Le Maudit de Fritz Lang ou Le 3ème Homme de Carol Reed. Dans les deux cas, ces sons laissent présager le drame, sont de mauvais augure. Les 40 dernières minutes se déroulent dans les décombres d'une usine de munitions détruite quinze ans plus tôt par les bombardements. Une seule fleur dans ces mornes paysages : le visage ravissant de la jeune mariée. J'ai revu plus haut le visage d'Oharu. Les minois japonais sont délicieux chez Kurosawa. C'est moins vrai chez Mizoguchi, où par exemple la séductrice des Contes de La Lune Vague est enlaidie par des taches sombres au-milieu du front (esthétique médiévale). Je termine sur des détails trivials, mais un film c'est un tout où chez les plus grands rien n'est laissé au hasard.

    Roxane

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  13. Alli-Ga, mon dernier message sur Kurosawa (en anglais) qui fait suite au bonus.
    Il vous intéressera peut-être.

    In the bonus to The Bad Sleep Peacefully …/… a Japanese collaborator of Kurosawa told how much RAN meant to the director. He saw in it the destruction of the world.

    Women cannot possibly pass the same judgements men pass on war. I can marvel at horse legs heaving clouds of dust or sand, but I cannot enjoy the sight of bodies transpierced by arrows, lying on top of one another.

    What I derive from these complements is the grand figure of Kurosawa whom his crew called "The Emperor".
    His face has a magnificent expression, with eyes showing at times the timid curiosity of a child.

    He loved literature, from Shakespeare to Dostoëvski, via Gorki and for him literature was the basis of culture, hence of civilisation. He was with some reason too pessimistic about the future of a non cultivated humanity.

    The statue of Danton, place de l'Odeon in Paris, has these words inscribed in the stone basis (pronounced the day before he went to the guillotine) : « give people what they need : bread and éducation ».

    A funny anecdote I listened to : When VIVRE (to live ?) was presented in the U.S , a woman said "No one would ever make such a film in America" and Kurosawa answered "Neither in Japan". The message is both amazing and sad.

    [J’ai vu VIVRE il y a quelque trois décennies : je le reverrai volontiers. En attendant j’ai commandé un coffret avec L’Idiot
    - un des plus beaux romans de Dostoïevski — Dersou Ouzala, Amadaya, Scandal.
    L’impression laissée par Les Salauds… est si forte que je dois faire une pause pour l’assimiler (c’est très subjectif) avant de voir
    Kagemusha, dont la problématique du Doppelgänger demandera,
    comme toujours chez Kurosawa, beaucoup d’attention.]


    Roxane

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